Destination Enfer !

DESTINATION ENFER !

ARK CRANE PRODUCTION

« Alpha Tango Zoulou, j’entre dans une zone de turbulences, a vous !- ca secoue sévère ici aussi, phil. Tu es derrière moi ?

– je ne te vois pas… CRRR… et j’ai des interférences sur la rad… crrr…

– phil, j’ai pas la cote en visuel… bordel, c’est pas les Bermudes la-bas ? qu’est-ce qu’on fout aussi loin de la cote ?

– TIPP… OU D’air… lutot une sor… crrr… rage mais je ne… crrr…

– phil, je ne te reçois plus ! saleté de tempête ! accrochez-vous derrière, ça va secouer ! allez mon vieux coucou, montre-nous ce que t’as dans le ventre. C’est pas un orage qui va me…crrr… crrr… crrr… »

STARRING, from left to right

 Gareth de Hack
Stephanie Stone
Prof. Oscar Hedges
Alfonso Tach

 and also

RK Crane : le producteur

Dave Jonestown : le réalisateur
Dan Barnaby : le comptable
Charles Warreth : le jeune premier
Sally Wheeler : la jeune première
Wallace Merchant : l’acteur renommé
Blaise Finnegan : le second rôle masculin
Gisèle Montalbot : le second rôle féminin
Cooper Zimmermann : le scénariste
Sofian McEachern : l’assistant réalisation
Charlie O’Connell : le caméraman
Nicolette Perry : la maquilleuse
Diane Boleyn : la spirite personnelle de M.Jonestown
Kudrow Blackweedon : le manutentionnaire
Simon Gutierrez, le médecin
Eugène N’Fongang : l’assistant animalier
Joe : le chimpanzé acteur
Craig Dylson, le consultant chasseur
Horace Goligorsky : le pasteur
Tippett et Kessel : les pilotes

 

C’était une aube blanche, promesse d’un jour sans pluie, qui éclairait le hangar C. La ville de New-York s’était peu à peu effacée, sans leur offrir un quelconque adieu. Comme si le monde entier ignorait l’aventure fabuleuse dans laquelle ils allaient se lancer.

Sur le tarmac de l’aéroport de Newark liberty, un petit attroupement s’est crée devant deux Douglas DC-2 un peu fatigués. Il y a là une quinzaine de personnes, dont deux ou trois photographes qui mitraillent littéralement dans les poses les plus glamours une demoiselle au sourire éclatant et aux cheveux blond vénitien. Elle en rajoute, elle semble née pour ça.

Un défilé de taxis déverse des individus aussi différents qu’un chasseur de grands fauves, un pasteur ou une maquilleuse de cinéma, qui sont cependant (presque) tous là pour la même raison : participer au film le plus fabuleux à venir, produit par les studios Megaversal, « Tarzan et la cité des hommes-panthères ».

Acteurs, producteur, techniciens, reporters ont répondu à l’annonce de l’homme qui tient ce projet à bout de bras, l’éminent producteur/homme d’affaires de Boston RK Crane et son légendaire cigare.

Parmi les téméraires ayant soupçonné en ce job une opportunité en or, Alfonso Tach, le gros Al, technicien de maintenance un peu bourru, baroudeur, qui connaît son job par cœur et tout le monde dans le métier, qui a tourné sur presque tous les continents et rêve d’ajouter l’Amazonie à son CV ; le professeur Oscar Hedges, botaniste anglais de renom à la barbiche blanche et à la patte folle. Il est un ami personnel de M. Crane et profite du voyage en tant que tel ; la jeune Stephanie Stone, photographe inconnue mais pleine de volonté, chargée d’effectuer un tournage du tournage (une idée qui sera en vogue dans dix ans, elle en est persuadée, elle appellerait ça un making-off) ; et pour finir, débarquant de sa Bentley à la suite de son chauffeur les bras chargés de valises, Gareth de Hack III, fils du mécène Gareth de Hack II, dont la participation financière au film n’est pas négligeable. Le baron de Hack est ici pour s’assurer que les fonds de son père sont bien utilisés, et également pour s’émoustiller un peu.

On n’attend en fait plus que le réalisateur, Dave Jonestown, qui daigne enfin se montrer avec une heure de retard, n’ayant visiblement pas encore fini (commencé?) sa nuit. M. Crane, passablement énervé, ordonne alors de cesser cette mascarade, de monter l’épave avinée dans un des deux DC-2 chargés comme des mules, et d’enfin quitter la civilisation.

Les moteurs tournent depuis un petit moment lorsque, avant de partir, Crane fait une annonce qui surprend tout le monde : les studios Megaversal ont lâché le projet ! Sans leurs fonds, impossible d’aller tourner un mois ou deux sur place. Le tournage se fera donc en studio à Miami, mais après un discours vibrant du producteur, et l’assurance que la paie ne sera pas remise en cause, aucun passager ne décide de quitter son avion.

Peu rassurés par le physique d’un des deux pilotes, Al, le professeur Hedges et le baron de Hack choisissent de monter dans le Terror. A l’inverse, c’est peu inspirée par ce nom que Miss Stone préfère le Waverly et son pilote au bandeau.

***

La première étape du voyage les conduit à Charleston, Caroline du sud. La morosité ambiante s’estompe peu à peu et les passagers font connaissance. Ainsi, Miss Stone se fait compter fleurette tout le vol par un homme gras et libidineux du nom de Blaise Finnegan, acteur de seconds rôles qui espère ainsi se mettre en valeur.

En arrivant à Charleston, personne n’est encore au courant de la nouvelle de la défection du studio. Ce n’est pas le cas en repartant le lendemain, puisque la première action de Hack en arrivant à l’hôtel est de câbler à son père la nouvelle : en gros, le film ne tient plus qu’avec l’argent de Crane et le leur…

L’équipée repart donc le lendemain, sous le feu des journalistes présents à la sortie de l’hôtel. Le vol jusqu’à Miami doit prendre trois heures, mais…

Au bout de trente minutes, des perturbations de vol se font sentir. Le temps se gâte. On entend jurer dans le cockpit. Bientôt, la mer sous eux devient aussi noire que le ciel et des éclairs zèbrent le ciel gris. Les deux pilotes perdent contact avec la tour de contrôle, puis entre eux également. Le Terror subit un trou d’air de plusieurs centaines de pieds, les valises volent dans tout l’habitacle et les femmes hurlent ! Le Waverly s’en sort un peu mieux, mais la visibilité est nulle et les cadrans s’affolent ! Des éclairs surnaturels touchent les avions à répétition ! Personne ne sait encore que la zone traversée deviendra dans dix ans le sujet de maints drames, accidents et disparitions inexpliquées, et se verra affublée du nom évocateur de Triangle des Bermudes.

***

A bord du Terror

Un éclair frappe soudain violemment le cockpit et, par la porte battante, les passagers horrifiés voient Kessel, leur pilote irlandais, affalé sur le tableau de bord, inanimé (au mieux). L’avion se met à plonger.

N’écoutant que son courage, Al effectue une glissade dans l’allée centrale et dégage le corps du pilote pour prendre sa place, bien que n’ayant jamais piloté autre chose qu’une bonne vieille Ford 4 !

Le manche vibre dans tous les sens, il est presqu’impossible à manier. Al n’est certes pas aidé par de Hack qui, inquiet lui aussi, est venu aux nouvelles et essaye de le pousser pour prendre sa place.

L’avion est sur le point de s’écraser dans la mer noir d’encre lorsque soudain, la nuit de la tempête fait place à un ciel bleu sans nuage, et l’eau grondante à un océan de verdure immense. L’avion est trop bas, les ailes effleurent le faîte des arbres et rebondit jusqu’à une plaine terreuse où il laisse une saignée de plusieurs dizaines de mètres avant de s’immobiliser pour de bon.

Lorsque Al et de Hack reprennent conscience, un peu sonnés après cet atterrissage mouvementé, l’horreur s’offre à eux : ils comprennent aussitôt que le nez de l’avion pointe dans le vide et menace de plonger dans une rivière encaissée dans un canyon cinquante mètres en contrebas. Sur l’injonction des deux hommes, le reste des passagers reflue vers l’arrière, faisant contrepoids pour leur permettre, prudemment pour le technicien, plus sûr de lui pour le baron, de les rejoindre. La situation est critique. L’avion est immobilisé au bord d’une falaise, le vent extérieur menace à chaque instant de les faire plonger ! Et la seule issue valide se trouve à l’avant ! Comme si cela ne suffisait pas, un choc sourd se fait entendre, comme si quelque chose avait atterri ou sauté sur la carlingue ! Tous les passagers croient entendre distinctement des pas, mais aucune réponse n’est apportée aux interrogations à voix haute du professeur, hormis des cris qui n’ont rien d’humain !

Pendant que le professeur Hedges et Al, aidés par les hommes, échouent à ouvrir la porte extérieure arrière, sans doute gravement endommagée pendant le crash, de Hack, n’écoutant que son arrogance, prend les choses en main et décide de tenter une sortie. Il saute sur l’aile de l’avion, dans le vide, le vent le faisant tituber. C’est alors qu’il tombe nez-à-nez avec une créature saurienne échappée des âges : le velociraptor qui faisait les cent pas sur la carlingue de l’avion vient de trouver une proie !

Par les hublots, les autres remarquent que deux autres de ces charmantes bestioles rôdent autour de l’avion, attendant sagement que leur nourriture en sorte.

De Hack recule vers le bout de l’aile, tandis que l’avion bascule imperceptiblement, pris au piège. Au moment où le dinosaure s’apprête à lui sauter dessus pour en faire son repas, une détonation retentit et le monstre se retourne, criant de douleur. Dans l’encadrement de la porte de l’avion, Al a encore le bras tendu et son revolver fumant en main. Il tire une deuxième fois et la créature, incapable de venir le chercher, préfère se mettre à l’abri.

Dans le même temps, le professeur a retrouvé son fusil et, se croyant vingt ans en arrière dans les tranchées de la Somme, il tire par deux fois à l’extérieur et blesse gravement une autre créature.

Enfin de Hack parvient à réintégrer la sécurité de l’avion, mais le groupe est toujours coincé ! Et, le temps passant, l’avion continue de basculer lentement. C’est  avec un grincement de tôle à faire peur qu’il finit par plonger en contrebas comme sur un toboggan, emportant passagers, équipement, végétation et velociraptor avec lui pour s’écraser sur la plage avec un grand fracas. Puis un silence de mort…

***

A bord du Waverly

Le Waverly ne connaît pas un meilleur sort que son compère. Bien que Tippett, le pilote borgne, parvienne à manoeuvrer plutôt habilement au milieu de la foudre, un orage électromagnétique de forte intensité affole les commandes et bientôt le coucou ne répond plus. Il s’écrase dans une plaine herbeuse, rebondit plusieurs fois, se brise en deux morceaux et le nez finit dans un profond lac avec son pilote et trois passagers, dont Miss Stone. Malgré les efforts des naufragés, Tippett ne peut être sauvé et c’est la mort dans l’âme que les survivants se rassemblent dans la plaine, hébétés. Joe, le chimpanzé censé jouer le rôle de Cheetah, est empalé au flanc par un barreau tordu de sa cage, et le médecin du bord fait ce qu’il peut pour le soigner. On ne déplore pas de blessures graves à part cela, tout le monde ressent la chance d’avoir survécu. On fait un inventaire de tout le matériel récupérable, Miss Wheeler, l’actrice principale, entame une profonde dépression.

Dylson, le chasseur, prend les opérations en main et organise le camp : il faut recenser le matériel, la nourriture et les médicaments disponibles, monter un campement, soigner les bobos. Blackweedon, avec l’accord de ses compagnons, tire une des trois fusées de détresse encore potables pour attirer d’éventuels secours.

Au bout de plusieurs heures, une chose lui paraît très étrange : le soleil, plus gros que d’ordinaire, n’a pas bougé d’un pouce dans le ciel et se tient en son zénith depuis plusieurs heures ! Il fait part de ses doutes à Miss Stone, puis décide d’aller faire un repérage de la zone avec McEachern et Blackweedon. Il a en effet repéré un troupeau qui ressemble de très loin à d’énormes éléphants, et un éclat métallique a attiré son attention.

Pendant la petite escapade, le malheur s’abat malheureusement sur le camp : sans que personne ne s’en aperçoive, avec une discrétion exemplaire, une troupe de sauvages peinturlurés de noir encercle le camp. Auraient-ils été attirés par la fusée ? Ou le crash de l’avion était-il un événement suffisamment inhabituel pour éveiller leur curiosité ?

L’air semble vibrer dans le camp, et alors que le pasteur, la bible à la main, se lève pour entamer des pourparlers avec ces sauvages armés de sagaies et de gourdins, Miss Stone le voit s’immobiliser, comme hébété, ainsi que tous ses compagnons. Elle est la seul à pouvoir encore bouger, et assiste impuissante à l’arrivée de six sauvages qui se jettent par couples sur les membres féminins du camp. Dégainant son pistolet habilement dissimulé, elle parvient à abattre coup sur coup ses deux assaillants, pour voir les autres prendre la fuite en enlevant Miss Wheeler !

Lorsque Dylson et ses acolytes, attirés par les coups de feu, reviennent en courant, le mal est fait. Personne ne sait à part Miss Stone ce qui est arrivé, et la jeune reporter crie « Ils sont partis par là ! » en pointant de l’index la forêt menaçante.

***

A bord du Terror

 C’est par un visage à la barbe hirsute et inconnu que de Hack est tiré de l’inconscience. Un homme en guenilles civilisées, et l’air complètement hagard, est penché sur lui, lui donne un peu d’eau, puis papillonne vers les autres passagers de l’avion doublement écrasé. Si le crash de l’avion avait épargné tout le monde excepté le pilote, cette fois-ci, Wallace Merchant se retrouve les jambes prises sous un énorme rocher, qu’ils n’arrivent pas à bouger même en faisant levier. Le corps d’un velociraptor percé de deux balles gît également sur la plage.

L’inconnu a l’air passablement atteint du ciboulot : il affirme être échoué ici depuis vingt ans, il affirme que ce n’est ni l’Amérique, ni le Brésil, mais que les pauvres compagnons se trouvent à l’intérieur de la Terre ! Pour preuve, le soleil immense qui trône à la même place depuis plusieurs heures. Il ne fait jamais nuit en ce lieu, et cette terre est la frontière entre les pays des hommes-singes et le territoire des amazones ! Des élucubrations auxquelles ne prêtent pas vraiment attention les hommes censés du groupe. Le professeur, par l’examen attentif de la végétation, explique que celle-ci est tout-à-fait normale pour un climat tropical, à l’exception de sa taille bien plus grosse.

Après un rapide inventaire par quelques volontaires, à l’exception de Jonestown, bien plus préoccupé par l’état de ses caméras que par la santé de ses camarades, et de O’Connell, qui s’éloigne un bon moment sur la grève et revient un air satisfait une mallette à la main, on décide rapidement de prendre la rivière avec les deux canots gonflables de l’avion encore en état. Merchant attendra ici, en compagnie de Miss Perry la maquilleuse, d’éventuels secours. Une fusée de détresse est tirée et le groupe prend place dans les canots.

La rivière est paresseuse, les paysages découverts époustouflants. Ici, une chaîne de hautes montagnes dans le lointain, par-là la jungle à perte de vue. Impossible de s’orienter toutefois, les boussoles s’affolent et les montres sont arrêtées. La ligne d’horizon est curieusement incurvée vers le haut. Et ces dinosaures censés être disparus depuis des millions d’années. Les naufragés aériens commencent à se demander s’il n’y a pas un fond de vérité dans tout le fatras exprimé par le vieil ermite qui dit s’appeler John Carnegie…

Bientôt le groupe arrive en vue d’une magnifique succession de cascades verdoyantes. Il est impossible de les descendre en canot, et les naufragés se voient contraints d’emprunter une longue volée de marches taillées dans la roche, de belle taille, et sans doute par un peuple civilisé. Après quelques rencontres impromptues avec une vigne vivante et meurtrière qui faillit faire un repas du bon vieux Al, puis avec un énorme serpent venu gober quelques œufs dans un nid aux proportions tellement surdimensionnées qu’ils ont d’un commun accord refusé de voir ce qui y traînait, après que Barnaby eut manqué s’écraser trente mètres plus bas, le groupe arrive enfin en bas des chutes, sur une petite plage de sable blanc. L’endroit est tellement magnifique que Jonestown arrive à convaincre de Hack de tourner une scène ici-même. Sans réfléchir, le baron lance sa tirade répétée depuis le haut des marches « Ne vous inquiétez pas, Miss Anderson, je vais vous tirer ces griffes de ces terribles hommes-crocodiles ! », déchire sa chemise et plonge dans l’eau claire sous l’oeil de la caméra de O’Connell.

Alors qu’il reparaît, il est happé par un tentacule issu des profondeurs du lac qui l’entraîne inexorablement. De Hack retient sa respiration, juste le temps pour Al et le professeur Hedges de tirer quelques balles sur la chose indicible qui desserre son étreinte, suffisamment pour permettre aux autres d’agripper sa main. Tiraillé des deux côtés, le baron a l’impression de grandir de quelques centimètres, mais les balles des deux experts ont vite fait d’avoir raison du monstre qui repart d’où il est venu en attendant son heure.

C’est alors qu’il reprend sa respiration et que tout le monde se demande combien de temps ils survivront dans cet enfer que, soudain, une nuit d’encre s’abat sur eux ! Le soleil est englouti et s’éteint en une minute comme si sa lumière était dévorée, aspirée par un souffle invisible !